Une grande surprise pour nos copains: leur amie Marielle leur rend une visite en Bolivie, et voila que Shirley court a sa rencontre,
devançant William de quelques jours. Voila traduites au propre les quelques pages quasi illisibles que William aura loisir de gribouiller durant son long parcourt pour les rejoindre:
ouvrez les guillemets.
Une lune énorme et pleine, presque juteuse illumine le sillon éphémère ouvert par mon bateau, comme un tapis d'or qui me relie encore à cette terre aimée du Tapajos. C'est la troisième et
dernière nuit de pleine lune depuis notre arrivée dans cette région d'Amazonie. Sur le pont supérieur, d'énormes enceintes (non Fred 63, elles n'ont pas encore accouchées) diffusent un forro
énergique, musique dansante qui parait devoir toujours s'écouter un cran au-dessus de la limite de la douleur, semant quelques accords d'allégresse dans l'immensité de la forêt qui s'étend à
babord et à tribord. L'Amazone, fleuve mythique, m'offre de glisser sur sa peau lisse et brillante, avec la confiance d'un complice de toujours.
Il y a quelques mois, avec Shirley, nous entrions en Amazonie comme on rentre dans la mer, trempouillant le bout des orteils pour sonder la température, puis barbotant en eau calme, une
petite brasse..... Et comme "c'est pas l'homme qui prend la mer, mais c'est la mer qui prend l'homme", très vite nous nous sommes trouvés en hautes eaux, balotés au gré des vents, sachant
que "dès que le les vents souffleront, nous nous en allerons". C'est ainsi que trois lunes plus tôt, nous échouâmes sur une plage du Tapajos (cf carte, région de Santarem, Brésil). Et là, nulle
envie ne nous prit de remettre le raffiot à l'eau. Nous découvrions à chaque instant une terre enchantée, un pays qui n'existe que dans les contes, et encore pas dans n'importe quels contes.
Voyager, c'est sans cesse lever l'ancre, affronter le mauvais grain, en sortir tryomphant parfois, à poil d'autres fois, c est le mouvement, c'est la ligne. Et là, c'était le point, ou du moins
le point-virgule. Ou les points de suspension....
Toujours est-il que l'escale estimée à 2 jours à duré quasi 2 mois, la magie du lieu ayant occulté les appels pressants du large. La suspension....
Le lieu a usé diverses stratégies pour nous garder amarrés. Aussi, la première fut-elle de nous prendre par le vice. Celui de la gourmandise. Alain, un vieux loup, genre gros dur au coeur
tendre, Guyanais en calle sèche, pensa à juste raison, qu'il était temps de sortir sa meule de raclette et son vieux livre de cuisine française. Le pâté de campagne, les rillettes et autres
franchouillardises offrent un goût singulier sous le soleil des tropiques, et, après quelques après-midis de paisible digestion en hamacs, puis une mémorable randonnées le long des rives
sauvages du rio Tapajos, l'Energie ambiante nous apparut sans cesse plus palpable, même s'il est vain de tenter de l'expliquer.
Certes, il est nécessaire de travailler un peu l'aversion que chacun de nous a pu développer à l'encontre des bêtes hostiles: ce paradis est également celui des mygalles, scolopendres,
scorpions, serpents (dont le redoutable corail), la raie, dont le dard procure une douleur insupportable, le (je ne me souviens plus du nom), poisson minuscule qui s'infiltre sans crier gare dans
les divers orifices du baigneur-hôte, avant d'écarter ses nageoires pour se bloquer définitivement, provoquant une mort paraît-il désagréable, etc, etc... Mais, l'emmerdeur numéro 1, celui dont
on ne sait s'accoutumer d'aucune manière, n'est que très peu présent du fait de l'acidité de l'eau, et ça, ça change tout: le moustique.
Petit à petit, nous devenions familiers du bled qui nous accueillait, Alter do Chao, une terre où la paix et l'amour sont cultivés avec le même soin que notre magnoc quotidien, attirant
une foule de gens sensibles à l'énergie ostensible dégagée, la transformant en Magie. C'est ainsi que nous avons eu le loisir de partager des moments rares avec des factions toutes aussi rares de
l'humanité, papillonnant entre les divers regroupements de personnes présentes. Notre squat principal, offert par la providence et surtout la bienveillance de ses occupants, était située en
bordure du Lago Verde (lac vert) et nous a permis de vivre une riche expérience communautaire. Partageant notre intimité avec les mygalles qui elles aussi apprécient le climat serein de la maloca
(construction de bois octogonale traditionnelle du coin), et en cohabitation concurrencielle avec divers groupes de fourmis (négociations quotidiennes), ce sont les singes hurleurs qui nous
servaient de réveil aux aurores, nous invitant à piquer une petite tête dans les eaux limpides et tièdes du lac, en compagnie des dauphins d'eau douce, et sans doute des lamentins
(malheureusement pas vus), avant de donner un coup de main à Anna et Jicé qui construisaient eux aussi une petite maloca dans la jungle environnante, ainsi qu'à Mandy, un peu plus en retrait.
Autre point stratégique, la communauté "Bandeira Branca" (drapeau blanc), mène avec succès et sérieux d'importants travaux expérimentaux en rapport avec l'ayahuasca. Ce groupe, inicié par
Indios et sa soeur Pan, qui en consomment depuis l'âge de cinq ans, a développé un rituel qui parfois prend l'allure de céremonies vaudou, quelque chose qui a à voir avec l'animisme.
A une bonne heure de canoé, en pleine jungle, vit Levin, qui accueille volontiers les hordes de hippies qui déferlent régulièrement par là (ici le statut de hippy est exclusivement réservé
aux artisans joailliers ambulants, dont certains sont de véritables artistes, et aux jongleurs nomades).
Ajoutons à tous ces gens quelques originaux indépendants, danseurs de capoueira, vendeurs de guaranas, apiculteus, chamanes (magie blanche et noire, mais plutôt arc-en-ciel), artistes en
tous genres....
La conjugaison subtile de tous ces ingrédients confère au lieu un contour perméable au nouveau venu, et un contenu aux couleurs "new age".
Le jour se lève et déjà le soleil fait briller sur mon fameux sillon d'or, les déchets que les passagers et l'équipage du bateau jettent tout naturellement par dessus bord, interrompant un
moment l'élan d'enthousiasme poétique qui m'anime. Deux jours plus tard, changement de navire, pour remonter le magnifique rio Madeira, de Manaus à Porto Velho, direction Bolivia. Temps prévu: 4
jours. Mais, quelques heures à peine après le départ, le moteur lache et c'est un autre bateau de charge et de passagers qui nous remorque. Nous en aurons pour 7 jours de rab, car la vitesse du
convoi rivalise désormais avec celle d'un homme à pied. Au risque d'une gymnastique périlleuse, il est possible de passer d'une embarcation à l'autre. Voyons voir quels sont mes nouveaux amis
d'infortune:
- Au premier contact, je me fais pote avec deux Argentins bien cools (jamais rencontré d'Argentins cons).
- Une poignée de chercheurs d'or tatoués et alcooliques.
- Quelques trafiquants de tous styles, aventuriers en recherche de négoces principalement illégaux, dont le meilleur, un Vénézuelien qui n'a cessé de nous (mes potes Argentins et moi) de
nous provoquer des crises d'énurésie, tellement menteur, incompétent en affaire, et à l'affût du moindre buisness, aussi ridicule fût-il, qu'il en devenait sympatique (un air de famille avec
Daran dans "Chat noir chat blanc").
-Une artisane joaillière péruvienne.
-Un couple tout aussi péruvien en lune de miel.
-Deux prostituées (la mère et la fille de 13 ans!) qui officient sur le bateau-même...
-Un membre de l' "Union Du Végétal" (UDV), secte amazonienne qui, tout comme sa cousine le "Santo Daime", mèle Jésus à l'ayahuasca.
-Et quelques familles sans intérêt.
Bref, un coctail hétéroclite et détonnant dont les réactions chimiques sur 7 jours seront aussi imprévisibles que divertissantes.
Ayant commencé, pour tuer le temps, à fabriquer des bracelets selon les techniques apprises par les copains artisans du Tapajos, je deviens rapidement animateur d'atelier macramé pour tout
une troupe d'adolescentes. Mon fidèle diciple, un jeune gaillard au t-shirt camouflage arborant le titre de "soldat du Christ", devient mon ouvrier, et c'est toute une industrie du bracelet qui
voit le jour: la mode du "bracelet de l'Amitié" fait fureur à bord et la rupture de stock menace.
L'enceinte (non Fred, toujours pas! tu veux une paire de bafles?) collée à mon hamac, il devient tout compte fait, au bout d'une semaine, assez usant de subir les deux uniques disques de
forro (dont un qui saute), et c'est finalement avec une joie certaine que j'apprends notre arrivée prochaine, d'autant plus que les chercheurs d'or commencent à se planter des couteaux dans le
ventre, et que les reserves d'eau claire et de riz prévues pour 4 jours s'amenuisent de manière préoccupante.
Bienvenidos en Bolivia! J'avais presque oublié le plaisir de vadrouiller dans ce pays, mais, sitôt la frontière passée, un autre monde s'ouvre au visiteur. Autre culture, autre peuple,
autre vibration.
Le seul moyen "raisonnable" de quitter la bourgade frontalière de Guayara Merim, demeure le bus (l'avion qui la relie à la capitale s'étant écrasé le jour-même par faute de carburant, et
la piste étant dans un état si désastreux, du fait des pluies diluviennes, qu'il est impossible de prendre la bicyclette). Vamos pour le bus alors! Le bus à la bolivienne, c'est à dire
avec bien plus de passagers que de sièges, des espaces entre les sièges un poil plus petit que le fémur d'un gringo de taille moyenne, des poules, des gosses,etc...
La piste, en effet est dans un état de défonce préoccupant, et, quelques heures à peine après le départ, nous voilà déjà bloqués derrière une file de camions enlisés dans une boue sans
consistance, pour certains jusqu'au pare-brise! Quelques mamis cocaleras (cultivatrices de coca), offrent aux hommes (je suis un homme) une boule de feuilles à mâcher pour leur donner du coeur à
l'ouvrage. Qui avec une pelle, qui avec ses mains, chacun déplace des centaines de kilos de matière. Quelques heures plus tard, par hasard, mais par chance, arrive en sens inverse un convoi de
jeunes recrues du service militaire, qui, animés d'une motivation très relative mettent à juste titre la main à la pâte. Il faut préciser que ces jeunes garçons sont affamés (plus de 2 jours sans
daller, et pas l'espoir d'y parvenir avant belle lurette). Nous organisons des expéditions pour ramener à l'os des pierres à plus d'un kilomètre afin de former un sol ferme. Un travail de fourmis
sous une pluie persistante. J'ai eu l'occasion entre deux coups de pelles et deux averses de filmer quelques scènes, et je vous assure qu'elles déchirent bien. Mais ce n'est que le début de
l'aventure, car les obstacles de ce type se succèdent, la "route" prenant l'allure ça et là d'un marécage, de torrents, de mine à ciel ouvert. Ayant emprunté cette même voie 4 ans au paravant (en
saison sèche!), je me souviens des immenses étendues de forêt primaires fraîchement saccagées. Aujourd'hui, ces champs de troncs calcinés ont laissé place à la pampa, une savane triste et
désolée.
Entamant l'interminable ascencion des contreforts andins, c'est au bord d'un précipice vertigineux, que le chauffeur, au volant et à la pelle depuis plus de deux jours sans dormir,
tente avec les moyens du bord de réparer le système hydrolique de frénage qui s'avère défaillant.
Arrivé à La Paz en plein carnaval, après 62 h de lutte, crotté de la tête aux pieds. La ville est en liesse, des fanfares ambulantes accompagnent d'une musique tonitruante une foule
excitée, la bière et la caña (alcool à 96% portant la mention "potable" et "buen gusto" (bon goût), disponible en litre et en galon (4 litres)) coulent à flot. Danses éffrénées, embrassades
collectives, batailles de bombes à eau, la joie et l'ivresse est générale, jeunes et vieux, indigènes et métis. Des corps inanimés jonchent les rues innondées de vomi et d'urine. Cotillons,
bagarres et jet de bouteilles, la limite semblant être le coma, état difficilement atteint du fait d'une résistance à la picole qui place les bretons au rang d'amateurs.
Me frayant un passage avec ma bicyclette entre les rondes de danseurs, les groupes de buveurs et les tas d'inertes, au prix de nombreuses gorgées qui ne peuvent décemment pas se refuser,
trempé par les sachets d'eau qui pleuvent drus, je retrouve avec grand bonheur mais sans y croire encore, ma bien-aimée Shirley, ainsi que notre amie Marielle, qui auront moultes histoires à me
faire partager.
La Bolivie, pays surprenant et passionnant nous ouvre ses bras. Ses gens adorables, sa culture richissime, ses paysages époustoufflants, ses contradictions incessantes, nous promettent un
séjour inoubliable.
J'adore ce pays.
petite note: depuis l'arrivée d'Evo Morales au pouvoir, outre les significatives avancées sociales, j'ai retenu que désormais les ressortissants étatsuniens, pour avoir le privilège du droit
d'entrée, doivent produire une demande de visa par écrit, s'acquitter d'un paiement de 100 dollars, fournir des preuves de solvabilité économique, ainsi qu'une invitation officielle à une adresse
précise, un billet d'avion de retour et un certificat de vaccination. Bref, le même traitement que les States réservent aux latinos. Ce sera peut-être le cas un jour pour les français!?
Au fait: BONNE ANNEE!